Comment concevoir l’environnement de votre classe et vos supports pour soutenir un large éventail de compétences liées aux fonctions exécutives, allant de la gestion des distractions au développement des capacités de planification.
Notre compréhension des fonctions exécutives est due, au moins en partie, à un accident tragique.
En 1848, Phineas Gage, un ouvrier américain, travaillait dans une équipe chargée des explosions en préparant le terrain du chemin de fer Rutland et Burlington dans l’État du Vermont, aux États‑Unis. Alors qu’il plaçait de la poudre explosive dans un trou, celle-ci a touché une barre de fer longue d’environ un mètre, provoquant une explosion et projetant des fragments à grande vitesse. La barre de fer a traversé son crâne et a détruit une partie de l’avant de son cerveau, ce que nous appelons aujourd’hui le cortex préfrontal, la zone impliquée dans des compétences comme la mémoire de travail, la planification, l’organisation et l’attention. Gage a survécu mais a abandonné ses projets d’avenir, ses médecins ont noté qu’il pensait rarement aux conséquences de ses actes et qu’il ne parvenait plus à garder un emploi stable.
Selon une étude publiée en 2020, il est aujourd’hui bien établi que le cortex préfrontal du cerveau contrôle l’organisation du comportement, y compris les émotions et les inhibitions. Avant le cas de Gage, les lobes frontaux étaient considérés comme des structures silencieuses, sans fonction et sans lien avec le comportement humain.
Dans les salles de classe, les compétences liées aux fonctions exécutives, c’est-à-dire la capacité à suivre des consignes, à rester concentré tout en gérant les distractions et à planifier de manière flexible des projets scolaires selon le Center on the Developing Child de l’université Harvard (centre de recherche américain spécialisé dans le développement de l’enfant), constituent la base même de la réussite scolaire. Dans une étude de grande ampleur portant sur plus de onze mille élèves, les chercheurs ont découvert que les jeunes enfants présentant des difficultés de fonctions exécutives étaient dix fois plus susceptibles d’éprouver des difficultés scolaires en grandissant. Les chercheurs ont conclu que des déficits de fonctions exécutives augmentaient le risque pour les enfants de maternelle de rencontrer de manière répétée des difficultés en mathématiques, en lecture et en sciences tout au long de l’école élémentaire. D’autres recherches suggèrent que les fonctions exécutives expliquent plus de deux fois la variation des notes finales que le quotient intellectuel, même à l’université.
Créer un environnement de classe qui soutient les compétences de fonctions exécutives des élèves demande une approche réfléchie, quel que soit le niveau scolaire. Les distractions et le désordre peuvent se glisser dans l’organisation de la classe et dans la conception des leçons, et des ajustements apportés aussi bien aux petits qu’aux grands détails peuvent améliorer les résultats de manière spectaculaire.
Le problème de clarté
Pour réduire la charge cognitive, c’est‑à‑dire les sollicitations imposées à la mémoire de travail des élèves, visez la clarté dans vos documents, vos consignes en classe, vos présentations et vos cours.
Les meilleurs cours magistraux sont bien organisés, clairement présentés et réduisent la charge mentale inutile, explique William Cerbin, professeur de psychologie américain, dans une étude publiée en 2018 portant sur l’efficacité des pratiques d’enseignement. Pour les cours plus longs, découpez-les en segments plus courts et plus faciles à gérer, et veillez à intégrer des pauses régulières afin de permettre aux élèves de se remettre à niveau, de poser des questions et de consolider leurs apprentissages, comme le suggère la revue de recherches de Cerbin consacrée aux stratégies pédagogiques favorisant la compréhension et la mémorisation.
Les consignes en classe peuvent parfois tout compliquer. Lorsque vous préparez des supports à distribuer, pensez à utiliser des titres et des annotations pour aider les élèves à se concentrer sur les contenus prioritaires. Employez des repères visuels marquants, comme des soulignements, des surlignages ou des flèches qui attirent l’attention sur les éléments essentiels, ce qui peut augmenter la rétention de l’information jusqu’à trente-six pour cent selon une étude américaine publiée en 2020 portant sur l’impact des signaux visuels sur la mémoire. Par ailleurs, le fait de découper un bloc de texte en sous-titres pertinents peut doubler la compréhension en lecture en améliorant la capacité des élèves à se faire une vue d’ensemble du contenu, tout en les incitant à réfléchir davantage à ce qu’ils lisent, comme le montre une étude américaine de 2023 consacrée aux stratégies de lecture favorisant la compréhension.
Les retours des élèves peuvent être un puissant antidote face à des supports confus, car une leçon qui vous paraît claire peut être perçue comme un véritable fouillis par vos élèves. Créez de petits questionnaires simples avec des questions comme “Y a‑t‑il quelque chose qui vous a semblé confus ?” ou “Quelle a été la partie la plus difficile de la leçon ?” afin d’identifier ce qui fonctionne bien ou ce qui doit être ajusté, expliquent des chercheurs américains dans une étude publiée en 2019 portant sur l’utilisation du feedback des élèves pour améliorer la clarté pédagogique.
Esprits jeunes et débordés
Organiser des emplois du temps scolaires et sociaux de plus en plus complexes ne vient pas naturellement aux enfants, mais leur apprendre à “apprendre à apprendre” peut améliorer de manière spectaculaire leurs performances scolaires, selon une étude américaine publiée en 2020 portant sur les stratégies d’apprentissage qui renforcent l’autonomie et l’efficacité des élèves.
Des compétences comme établir des listes de priorités ou créer et mettre à jour des emplois du temps numériques devraient être enseignées comme des matières traditionnelles, affirment les psychologues américains Angela Duckworth et Ethan Kross, tous deux chercheurs reconnus dans le domaine de l’autorégulation et des stratégies d’apprentissage. Pour les élèves plus jeunes, il est essentiel de créer et de maintenir des routines pour l’entrée en classe, les transitions et la sortie. Utilisez des supports visuels, affichés dans des endroits bien visibles, pour rappeler aux élèves les comportements attendus. Une étude américaine publiée en 2023 a par exemple montré que l’utilisation d’une roue colorée indiquant aux élèves quand écouter l’enseignant, travailler seuls ou en groupe, ou passer d’une activité à l’autre réduisait de soixante-quinze pour cent le nombre de répétitions nécessaires des consignes. Ensemble, ces approches diminuent le nombre de facteurs que les enfants doivent gérer et dégagent un espace mental propice à un meilleur apprentissage.
Pour les élèves plus âgés, intégrez les stratégies d’organisation directement dans le programme afin que ces compétences et ces habitudes soient valorisées, et que les adolescents soient plus réceptifs et motivés pour les apprendre, explique la psychologue américaine Angela Duckworth. Par exemple, vous pouvez tenir un calendrier de classe annuel regroupant toutes les dates importantes, et demander régulièrement aux élèves de travailler en petits groupes pour élaborer des plans de révision. Au collège King de Portland, dans le Maine, les enseignants modélisent activement la manière de hiérarchiser les tâches et de gérer leur emploi du temps devant la classe, puis invitent les élèves à faire de même. “En quatrième, il y a énormément d’échéances et de travaux à gérer”, explique Catherine Paul, enseignante américaine de langue et littérature. “Alors, nous utilisons la liste de priorités ABC pour les aider.”
Accompagner les différences d’apprentissage
Les élèves arrivent en classe avec des capacités de fonctions exécutives très variées. Par exemple, les élèves présentant des troubles d’apprentissage comme la dyslexie obtiennent des résultats inférieurs à ceux des enfants au développement typique sur l’ensemble des dimensions des fonctions exécutives, selon une étude américaine publiée en 2023 portant sur l’impact des troubles spécifiques du langage écrit sur les compétences cognitives. De leur côté, les élèves autistes ou atteints de TDAH rencontrent des difficultés liées à l’attention, à la flexibilité cognitive, aux capacités visuospatiales, à la mémoire de travail, à la vitesse de traitement et à l’inhibition des réponses, comparativement à leurs pairs, comme l’a montré une méta‑analyse américaine de 2023 consacrée aux différences de fonctions exécutives dans les profils neurodéveloppementaux.
Comme soixante‑quinze pour cent des élèves ayant un trouble d’apprentissage passent la majeure partie de leur journée dans des classes ordinaires, il est très probable que vous deviez mettre en place des aménagements. Cette statistique, issue d’une étude américaine récente portant sur l’inclusion scolaire des élèves présentant des troubles spécifiques, rappelle l’importance d’adapter l’enseignement aux besoins variés des apprenants.
Les élèves ayant un trouble d’apprentissage doivent souvent fournir davantage d’efforts et ont besoin de plus de soutien que leurs camarades, expliquent des chercheurs américains dans une étude publiée en 2014, ce qui justifie l’usage de démarches plus explicites qui profitent généralement à l’ensemble des élèves. Brittany Patrick, ancienne enseignante spécialisée américaine, recommande par exemple de verbaliser vos raisonnements lorsque vous présentez une leçon ou lorsque vous discutez des règles et des attentes.
Pour les activités complexes, envisagez de décomposer les tâches en étapes plus petites et de les modéliser à voix haute. Des outils pédagogiques comme les organisateurs graphiques et d’autres supports visuels peuvent aider les élèves à structurer et à retenir l’information plus efficacement, tandis que de nouveaux outils d’intelligence artificielle comme Diffit permettent aux enseignants de créer en quelques secondes des textes adaptés au niveau de lecteurs en difficulté.
Concevoir un espace d’apprentissage épuré
Une salle de classe bien conçue ne se contente pas de mettre en valeur des supports pédagogiques : elle soutient aussi le développement d’un large éventail de compétences liées aux fonctions exécutives. Les élèves doivent évoluer dans un environnement dépourvu de distractions ou de stimulations excessives. Les murs de la classe constituent d’ailleurs une source de surcharge souvent négligée, soulignent les chercheurs. Ils devraient être conçus de manière à donner une atmosphère vivante à la salle, sans pour autant devenir visuellement chaotiques, recommande une étude américaine publiée en 2015. En règle générale, entre vingt et cinquante pour cent de l’espace mural disponible devrait rester dégagé.
Évitez l’encombrement tout en mettant en valeur les travaux des élèves et les supports visuels pertinents sur le plan pédagogique, comme les cartes ou les affiches de référence. Pour prévenir l’accumulation progressive de documents, adoptez la règle consistant à retirer les éléments plus anciens dès que vous ajoutez de nouveaux affichages. Pensez également à l’impact de certains facteurs environnementaux, comme une lumière trop forte ou irrégulière, le bruit, une chaleur excessive ou une mauvaise ventilation, qui peuvent altérer les performances cognitives lorsque les élèves essaient de se concentrer.
Les téléphones portables sont devenus une source de distraction particulièrement puissante au collège et au lycée. Selon un rapport de l’UNESCO publié en 2023, le simple fait qu’un appareil mobile soit à proximité suffit à détourner l’attention des élèves et à nuire à leurs apprentissages dans quatorze pays. Séparer les élèves de leur téléphone pendant les cours est désormais largement considéré comme une pratique exemplaire. Les meilleures politiques en matière d’usage du téléphone, souligne une étude approfondie menée au Royaume‑Uni, sont celles qui sont définies au niveau de l’établissement et appliquées de manière cohérente dans toute l’école.
N’oubliez pas votre salle de classe virtuelle
Vos espaces de travail en ligne devraient être aussi clairement indiqués et aussi bien organisés que vos espaces physiques.
Simplifiez la navigation de votre classe virtuelle, créez un espace central ou une page unique pour les activités quotidiennes essentielles, et réfléchissez à la manière dont vos communications, documents et devoirs en ligne sont organisés. « Établissez dès le début des routines et des attentes claires dans votre environnement numérique d’apprentissage », écrit l’enseignant de sciences américain Ian Kelleher. Prévoyez par exemple un temps pour s’entraîner à déposer des devoirs, et maintenez ces routines afin que les outils deviennent naturels pour les élèves. Un environnement numérique bien conçu peut devenir « un pilier de stabilité dans un paysage scolaire en constante évolution », aidant les élèves à planifier, s’organiser et rester concentrés.
Gérer une ressource limitée
Aux États-Unis, il existe un jeu de mémoire appelé Simon, dans lequel il faut reproduire une séquence de lumières sur un disque coloré. Ce jeu montre bien qu’il existe une limite au nombre d’éléments qu’une personne peut retenir : généralement autour de sept, et plutôt entre quatre et six chez les jeunes enfants.
Lorsque vous présentez de nouvelles informations aux élèves, réfléchissez à la manière dont la nouveauté et la difficulté peuvent augmenter la charge cognitive. Une étude de 2019 a montré que lorsque les élèves comprenaient moins de 59 % des termes clés d’une séance, leur compréhension était « compromise », ce qui plaide pour une préparation lexicale simple avant qu’ils ne s’attaquent au contenu principal.
Prenez le temps de relier les nouveaux apprentissages aux connaissances déjà acquises, de revoir régulièrement les bases, et d’intégrer des pauses cérébrales fréquentes, que des recherches récentes montrent plus essentielles à l’apprentissage qu’on ne le pensait. Enfin, lorsque vous faites un cours magistral ou menez une séance, prévoyez des moments où les élèves peuvent décharger une partie des informations et les traiter avant d’être submergés : utilisez par exemple des fiches qui résument les points essentiels, ou faites une courte pause pour permettre aux élèves d’échanger afin de consolider leurs idées.
Le problème des évaluations
Lorsque des chercheurs ont analysé l’impact d’un examen à enjeux élevés sur le niveau d’anxiété, ils ont découvert que la simple anticipation, et non l’épreuve elle‑même, entraînait une augmentation de 15 % du cortisol, provoquant une baisse de 80 points aux SAT (un test standardisé américain, passé au lycée, utilisé pour l’admission à l’université). Selon une étude de 2021, un excès d’évaluations à forts enjeux peut mettre les nerfs à rude épreuve et déclencher une cascade de difficultés d’autorégulation, allant d’un mauvais sommeil à la procrastination.
Vous ne voulez pas abandonner complètement les évaluations : cela risquerait de laisser les élèves démunis face à de futures situations stressantes. Pour réduire l’anxiété et préserver leurs capacités d’autorégulation, vous pouvez proposer des quiz plus fréquents et à faibles enjeux, ou encore retirer les notes les plus basses du barème. Certaines approches fonctionnent particulièrement bien, comme les Test Talks, une activité préalable où les élèves discutent du test en petits groupes, ou de courts exercices d’écriture qui aident à reconsidérer le stress comme une source d’énergie plutôt qu’un poids. Ces pratiques donnent aux élèves les outils nécessaires pour mieux réguler leur stress.
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